Témoignage d'anciens étudiants de Sciences Po

le 04/12/08

Un diplômé de Sciences Po : "L'égalité n'est pas l'équité"

 

Ils ont été les premiers à bénéficier de la première expérience d'ouverture sociale d'ampleur dans l'enseignement supérieur. En 2001, Sciences Po lançait ses conventions pour recruter dans des lycées classés en zone d'éducation prioritaire (ZEP) des élèves talentueux appartenant à des milieux défavorisés. Sept ans plus tard, les premiers promus ont intégré le monde du travail. Des 87 élèves issus des promotions 2001, 2002 et 2003, 40 ont trouvé un emploi dans les débouchés traditionnels de Sciences Po : banques, finance, conseil et audit, médias, services publics.

Tarek Beftandji, 26 ans, a appartenu à la première promotion. En juin 2007, avec un master en finance, il a postulé à une dizaine d'offres d'emploi. Très vite, il est entré comme auditeur financier à la société de conseil et d'audit Pricewaterhouse-Coopers. "Pour les recruteurs, Sciences Po, c'est l'effet signal. Ils sont en confiance quand ils embauchent un diplômé de cette école", explique-t-il. Oubliés les origines algériennes de ses parents, le lycée classé ZEP en banlieue parisienne : "Lors de mon entretien d'embauche, la responsable des ressources humaines m'a juste demandé de confirmer que j'avais bien fait Sciences Po", se rappelle le jeune homme. "Aujourd'hui, quand j'arrive devant un client, c'est le nom de l'entreprise qui compte, pas le mien", poursuit Tarek, en précisant que la moitié de ses collègues de travail sont eux aussi d'origine étrangère.


"ON PART DE TRÈS LOIN"


Mais si les portes de quelques grandes écoles se sont entrouvertes à la diversité, le processus est, selon lui, très loin d'avoir gagné toute la société française. "L'expérience de Sciences Po a fait un peu bouger les lignes mais la France est encore très loin de voir émerger un Obama", considère-t-il. Les freins ? "Il faut arrêter d'être sur des questions de principe. L'égalité ce n'est pas l'équité. On n'est pas tous égaux devant l'école. Pourquoi ne pas déléguer à des organismes comme la CNIL ou la Halde, l'exploitation des statistiques ethniques pour montrer où sont les inégalités ?"

Wael Yacoub, admis à Sciences Po en 2003 avec 36 autres lycéens de ZEP, travaille aujourd'hui à Londres dans une banque anglo-saxonne. "En France, nous partons de très loin. On proposait à peine à mes grands frères de faire la fac", analyse-t-il aussi. Optimiste, Wael dit avoir dans son carnet d'adresses "plein de noms de jeunes issus de la diversité qui ont fait des études supérieures". A sa sortie de Sciences Po, il a été contacté par des partis politiques, de droite comme de gauche. "En France, nous n'en sommes qu'à la deuxième génération issue de l'immigration. Laissons ma génération se former avant de lui demander d'être aux commandes", estime le jeune homme. La comparaison avec Obama l'agace presque. "Obama est le fruit de 30 ans de politique volontariste pour effacer un passé très conflictuel."

Catherine Rollot

Article paru dans l'édition du Monde du 03.12.08.

 

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